La pression de la performance universitaire

22 février 2019

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En cette période de grève étudiante pour la rémunération des stages, j’avais envie de reprendre mon clavier pour partager ma petite montée de lait sur les commentaires entendus à ce propos. Vous savez, le fameux « dans mon temps, on n’était pas payés, les maudits enfants rois qui veulent tout avoir, faites comme nous autres et faites vos stages pour être formés. »

Ouaip.

Ça m’a donné le goût de parler de la pression de la performance universitaire, parce que je ne sais pas comment c’était « dans votre temps », mais en 2019, c’est pas facile.

Avant toute chose : Je sais que je suis choyée et privilégiée d’avoir accès à une éducation supérieure de qualité et surtout d’étudier dans un domaine qui me passionne. Je parle de mon expérience personnelle, mais également de celles plus générales d’autres étudiants.

Maintenant que cela est dit…

Nous sommes dans une société où annoncer que nous avons des crises de panique, c’est comme de dire qu’on écoute OD: c’est pas nécessairement accueilli avec un high-five, mais ce n’est pas du tout surprenant. C’est comme un petit dirty little secret qu’on partage en tant que société. Dans une ère où on valorise le succès, le travail acharné et la réussite dans toutes les sphères de la vie, il est facile de vite être submergé ou de se sentir comme un échec.

J’étudie en littérature. 5 cours par session, 16h de travail la fin de semaine. J’habite à 30minutes de l’Université. Un de mes professeurs a dit cette semaine que c’était beaucoup. Que de travailler en plus d’avoir 5 cours et de performer, c’était très ambitieux. Et ça m’a enlevé un poids que je ne savais même pas que j’avais parce que depuis que j’ai commencé mon bac, je ne vois que les roulements de yeux condescendants quand je parle de mes études en lettres. « Dans mon temps, les gens en sciences molles se la coulaient bennnnn douce! » Oui mais non. Je ne sais pas si tu as déjà essayé de lire tout ce qui a été écrit sur une problématique pour ton essai final, mais ça prend du temps. Et je vois très bien les adultes dirent « 15h de cours, moi j’en travaille 40h et je ne chiale pas. » J’ai le goût de répondre : Oui mais toi tu rentres chez toi et tu as terminé. Tu laisses ton travail au travail. Quand tu es étudiant, tu penses à tes travaux 24h/24. Tu y rêves littéralement. Je déjeune en lisant un texte d’hindouisme et je me couche en faisant mentalement le plan de mes essais. Je lis une théorie critique sur Lolita en prenant mon bain et je cherche des articles en ligne sur mon cellulaire dans le métro. Et quand je prends du temps pour décompresser, je me sens coupable. Et c’est tellement pas normal! Pas normal qu’on soit dans une société où la santé (physique et mentale) passe après la réussite.

Je me suis éloignée de certaines amies durant les dernières sessions. Des gens qui avaient besoin de moi, de mon temps, de mon énergie. Je n’en avais qu’une banque limitée. Elles sont allées voir ailleurs et je ne peux pas les blâmer. J’ai passé des heures d’insomnie à penser à mes travaux de session, les yeux lourds de sommeil, incapable d’arrêter mon cerveau. Et j’ai passé des heures à pleurer, entourée de mes livres, à me rendre compte des limites de mon corps et à essayer de pousser mon cerveau à lire durant des heures entières même s’il n’en pouvait plus. J’ai des amies qui peuvent passer jusqu’à 15h en une seule journée à l’Université et ce, durant des semaines. Je n’ai heureusement jamais eut à dépassé le 12h.

Je n’ai pas le temps. C’est la phrase que je dis le plus souvent lorsque je suis aux études. Et ce n’est pas une excuse que je me donne avant de m’asseoir sur le divan et d’écouter 4heures de téléroman. C’est réel. Et malheureusement pour mon entourage, le temps que j’ai de plus, je vais le passer à dormir ou à faire du yoga, une des seules choses qui me gardent sane et qui prend habituellement le bord en premier quand je coupe. Parce qu’être étudiant, c’est souvent couper. Couper dans les sorties, les activités, les amitiés. Mais pas couper « je vais juste aller veiller 3 soirs au lieu de 4 cette semaine. » Couper dans tout, même la base. S’enfermer dans ses livres et n’en sortir que pour manger en privilégiant le « rapide » au « santé » et pour répondre aux 2-3 textos d’amis qui te gardent mentalement stable. Etc’est aussi trouver un équilibre, parce que tu veux manger sainement, mais tu n’as pas le temps de cuisiner. Alors tu achètes des collations et des sandwichs déjà faits, mais ça coûte cher. Alors tu manges du spaghetti, tout le temps. J’ai des amies qui se demandent si elles vont être capable de faire une épicerie complète une semaine sur deux. C’est couper dans le ménage, dans le magasinage, dans le sport. C’est regarder 1 heure de télé par semaine et hésiter entre écouter un film ou dormir un 8h complet. C’est se récompenser d’un bon résultat en mettant son cadran 1h plus tard. C’est oublier de respirer. Littéralement. C’est marcher et soudainement vider ses poumons et se rendre compte qu’on retenait sa respiration depuis longtemps, perdu dans ses pensées. Et on suffoque.

Je ne sais pas comment les gens qui ont des enfants font. Ou ceux qui traversent une tempête émotionnelle, familiale ou médicale. Je suis subjuguée. Et si tu m’annonces qu’en plus de mes 15h de cours, de mes 16h de travail et de toutes ces lectures et tous ces que j’ai à faire, je dois faire un stage sans être payée… J’ai une limite. Un breaking point. C’est facile de regarder de l’extérieur et de juger. De dire qu’on se plaint la bouche pleine, qu’on vit dans un luxe dont on pourrait se passer (internet de base à la maison n’est pas un luxe, on va mettre ça au clair maintenant) et qu’on est jeune, qu’on peut en prendre. Nous sommes supposés être dans nos plus belles années. Nous sommes supposés vivre nos rêves, profiter de notre vie avant d’avoir des enfants, profiter de la force de nos corps et des villes où nous habitons. Mais nous sommes pris d’anxiété, de stress et de déficit de sommeil, en plus de se faire dire qu’on n’en donne pas assez. Parce que c’est ça qu’on se fait dire : Arrête de te plaindre et donnes-en plus. C’est demander à quelqu’un qui est sous le seuil de pauvreté, qui passe tout son temps à performer, qui a une charge mentale constante et qui se demande s’il va être capable de passer au travers, c’est de demander à cette personne-là d’arrêter de chialer, c’est lui dire que dans mon temps, c’était faisable, c’est ajouter à tout cela une pression immense. J’ai déjà la tête à peine sortie de l’eau. Je touche déjà le fond du bout des orteils et j’ai déjà peur de sombrer. Je ne peux plus avancer plus profondément sans perdre pieds. Et le pire, c’est que parfois on le fait quand même parce qu’on se fait crier qu’on devrait être capable de le faire.

Fuck. You.

À tous ceux qui m’ont déjà dit que j’étudiais dans un domaine sans avenir et que je devrais dont faire quelque chose qui m’assurerait un métier stable, j’ai le goût de répondre : Je vis avec le stress, la pression sociale et mon absence de vie hors-études (outre les échanges avec mes collègues lorsque je travaille, thank god for that) pour étudier quelque chose que j’aime et qui me passionne et même si mon article semble négatif et que mes cernes sont plus lourds que mon portefeuille, j’ai du plaisir et j’aime ce que je fais. Je ne sacrifierais pas ma santé et 3 années de ma vie pour quelque chose que je déteste. Sorry not sorry. À tous ceux dont c’est le cas, qui détestent les sciences mais qui doivent passer par là pour avoir le métier de leurs rêves, je vous tire mon chapeau bien pas et je vous fait un grand câlin.

By Josiane

Bloggeuse, étudiante, lectrice assidue, rieuse et adepte du bonheur, Josiane cherche continuellement de nouveaux trucs pour remplir son quotidien de magie et de bien-être. Elle retrouve son essence en nature et rêve de vivre de son écriture, installée dans une petite fermette de campagne.

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